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Intelligences nationales et Souveraineté des RessourcesPlaidoyer pour des recherches nationales, citoyennes et autonomes

Photo du rédacteur: Kumbi Kumbi
Kumbi Kumbi
1 sept.
31 min de lecture

Emile BONGELI Yeikelo ya Ato

Sociologue, Université de Kinsahasa, Directeur du Laboratoire d'Analyses Sociales De Kinshasa (LASK)



Prologue

Je remercie et félicite très sincèrement le Professeur Raphaël TSHIMANGA et le CREEBAC qui, dans un esprit d’ouverture propice à l’interdisciplinarité contre les replis disciplinaires, ont pensé associer toutes les disciplines à ce forum sur l’eau. C’est bien là, à mon avis, la bonne manière de construire une intelligence collective qui fait tant défaut à l’élite congolaise, même sur une question aussi vitale que l’EAU. En ce qui me concerne, je profite de ce Forum sur l’eau pour réfléchir sur le thème se rapportant aux liens souvent ignorés entre le savoir sur les ressources naturelles et la jouissance souveraine de ces ressources.

En effet, sans vouloir susciter un débat d’essence métaphysique sur l’existence et l’essence des choses, je me limite à affirmer qu’une chose n’existe réellement que quand l’homme lui donne un sens. La valeur d’un objet n’est autre que celle que lui confère l’homme, en fonction de son utilisation éventuelle ou même de son non-usage. Un objet n’a donc de valeur que quand l’homme lui attribue un sens, relativement à ce que cet objet peut valoir pour son existence. Ainsi, une chose ou une réalité peut exister en soi mais ne sera nommée et spécifiée que lorsque l’homme la découvre, lui donne une dénomination et une signification et en détermine un éventuel usage social. Ainsi, l’atome a toujours existé physiquement mais elle n’est devenue atome que quand l’homme l’a découverte et en a déterminé les modalités des services qu’elle peut rendre ou des usages auxquels elle peut se prêter pour l’homme.

Pour illustration, je commence par une anecdote de l’historien Tshundolela d’heureuse mémoire qui, au cours d’une conférence, a révolté l’assistance en révélant la source du financement de la FORMINIERE de Bakwanga (aujourd’hui MIBA de Mbuji-Mayi). Les explorateurs coloniaux y avaient découvert une avalanche de pierres précieuses, notamment le diamant, que la population locale considérait comme de simples cailloux, sans importance, malgré sa brillance. En échange des outils aratoires rudimentaires, les autochtones ignorants étaient conviés, en contrepartie, à livrer aux Blancs connaissant des sacs entiers de ces pierres quelconques. Pourtant, le sujet connaissant en avait tiré d’énormes revenus, jusqu’à pouvoir financer sans emprunt l’érection d’une usine d’extraction industrielle de ces valeureuses pierres, précieuses pour le Blanc savant, mais quelconques pour l’autochtone ignorant.

L’anecdote vaut pour toutes les ressources naturelles du Congo Belge, du caoutchouc rouge au cuivre en passant par l’ivoire, l’or, le bois, l’uranium et autres qui ont plus servi à l’embellissement et à l’enrichissement de la Belgique plutôt que du Congo producteur lui-même, resté pauvre et sous-développé ! Les quelques infrastructures coloniales dont se vantent souvent les Belges n’ont été érigées que pour favoriser l’exploitation de ces ressources trouvées sur les terres conquises, arrachées aux autochtones ignorants par les étrangers savants qui en avaient accumulés de pertinentes connaissances. Ainsi, grâce à l’uranium de Shinkolobwe, la Belgique n’avait pas contracté d’endettement américain dans le cadre du Plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe auto-détruite par la seconde guerre mondiale, à l’insu des Congolais qui en ignoraient et l’existence et la valeur.

Il en est de même de tous les investissements en mines, en hydrocarbures, en agriculture... aujourd’hui déployés légalement ou illégalement, voire brutalement, au détriment de nos populations, les peuples savants profitant de nos ignorances collectives entretenues pour nous soumettre à une exploitation impitoyable et sauvage, en nous asservissant ou même en nous tuant en plus quand leurs intérêts étaient en jeu.

Ce qu’a toujours subi la RDC jusqu’à ce jour, c’est le traitement réservé à un peuple qui, se complaisant dans l’ignorance de soi, de son environnement et de ses ressources, se livre de lui-même à la vassalisation et à l’asservissement par ceux qui ont développé les connaissances sur lui (le peuple congolais), son environnement et les ressources trouvées sur son territoire.

On parle d’ailleurs, et ce, à juste titre, de la RDC comme d’un pays-solution qui, depuis son insertion dans le monde capitaliste dominé par l’Europe, a toujours, tragiquement pour elle, fourni les solutions aux grands besoins mondiaux : des esclaves pour l’accumulation primitive qui a alimenté le capitalisme naissant ; du caoutchouc rouge (ou de sang) léopoldien douloureusement extrait lorsque l’invention des engins roulant avaient nécessité les pneus gonflables ; du cuivre et autres métaux pour la fabrication des armes lors de la 1ère grande guerre ; de l’uranium pour la fabrication de la bombe atomique qui a mis fin à la seconde guerre mondiale ; du coltan de guerre pour la fabrication des appareils de l’ère numérique ; du cobalt pour les batteries des voitures du futur ; des forêts servant de poumons du monde pour sauver l’humanité du changement climatique ; de l’eau comme enjeux des guerres africaines futures ! Tout cela en contrepartie des misères accumulées, des frustrations multiples, des humiliations incessantes, des guerres visant l’émiettement du pays, du sous-développement chronique !

 

 

L’eau comme enjeu du futur

En ce qui concerne l’eau, il est de plus en plus certain que cette ressource va constituer l’objet des conflits du futur contre la RDC qui couvre, naturellement sans effort humain, la quasi-totalité du bassin du Congo, celui-ci contenant, à lui seul, plus de 50% d’eau douce (utilisable) du continent africain qu’il déverse majestueusement, je préfère dire bêtement et en toute ignorance, dans l’Atlantique. C’est, en quantité, 40 millions de mètres cubes de cette denrée ailleurs recherchée que l’on laisse se jeter, par seconde, dans les eaux océaniques empoisonnantes. Ainsi donc, en toute ignorance entretenue et en toute inconscience, cet atout inépuisable, parce que sans cesse et automatiquement renouvelé, est gratuitement et inconsciemment gaspillé dans la poubelle océanique.

Ignorances entretenues, causes de l’ingratitude mondiale

Cependant, comme pour des ressources minières bradées dont on ne développe point de savoirs pertinents, l’eau comme ressource rare ailleurs ne fait l’objet d’aucune préoccupation des pouvoirs publics qui ne songent ni à l’exploration des potentialités existantes, ni à leur cartographie, encore moins à leurs éventuels usages. C’est tout récemment que le Pr Raphaël Tshimanga se lance, avec une équipe multidisciplinaire, dans cette aventure scientifique de grande envergure de recherche sur l’eau. Pour une fois, mayi eloko ya pamba ekomi eloko ya motuya.

C’est ici qu’intervient la notion d’intelligence que nous considérons comme une activité humaine volontaire, volontariste et réfléchie visant la connaissance approfondie sur la nature des choses et sur les faits naturels et sociaux. Ceci implique la reconnaissance, l’exploration, la localisation, la quantification, la classification, l’identification des propriétés physico-chimiques ainsi que de multiples opportunités d’usages multiformes, connus et à explorer sur nos différentes ressources naturelles. Or celles-ci ne sont connues que par des organismes étrangers qui décident seuls de nous en dire ce qu’ils veulent, en fonction d’abord de leurs intérêts.

Mon intervention se situe à ce niveau de plaidoirie pour que soit reconnue la nécessité de recherches scientifiques nationales et citoyennes dans les domaines qui touchent à nos diverses ressources : leurs identification, cartographie et quantification ainsi que tous les savoirs sur leurs utilisations, transformations et usages possibles tant pour des consommations intérieures que pour d’éventuelles exportations. Ceci implique que soient conçues des politiques de recherches claires sur nos ressources naturelles exploitables, exploitées ou non.

Ces politiques publiques devraient inclure au préalable les savoirs établis sur ces ressources par des équipes de chercheurs nationaux engagés dans des recherches scientifiques citoyennes, commandées et essentiellement financées par les fonds locaux.

Raisons idéologiques et politiques

Idéologiquement et, donc aussi politiquement, il est important de souligner que les politiciens et scientifiques locaux doivent philosophiquement être préparés à travailler sous des paradigmes nouveaux, impliquant une mise de nos problèmes au centre des réflexions dans l’élaboration des politiques publiques et des priorités de recherche. Des pratiques politiques et scientifiques mettant en avant les défis locaux sont requises pour pouvoir posséder réellement et nous approprier nos ressources qui, jusque-là, faute d’intelligences multiples requises, sont soumises à de malveillantes exploitations par ceux qui en ont produit des savoirs pertinents qu’ils protègent précieusement.

Tant que ces préoccupations idéologiques n’auront pas submergé nos pratiques sociopolitiques et intellectuelles, la souveraineté sur nos ressources ne sera qu’un vœu pieux, car celles-ci continueront d’être pillées de n’importe quelle façon et à n’importe quel prix. Et la RDC se contentera des pleurs sur les violences lui infligées pour le rapt de ces denrées précieuses, ou, au mieux, des miettes que les pilleurs intelligents voudront bien lui concéder sous forme de rentes sous-évaluées.

C’est bien ce qui se vit aujourd’hui. Nos ressources minières, agricoles, environnementales et halieutiques sont connues des autres qui, intellectuellement, en maîtrisent les techniques d’identification, d’exploration, de localisation, de quantification, d’exploitation, de transformation et d’usage. C’est eux, les plus savants qui, au détriment des ignorants que nous complaisons à être, décident de quoi, quand et comment exploiter, comment vendre, en quelle monnaie et à quel prix, payable ici ou là, et souvent là chez eux, en leurs monnaies.

Pas étonnant donc qu’ils usent et abusent de nous, nous soumettant à des chantages, ruses et violences pour s’approprier les matières produites sur notre sol, sans que nous puissions en contrôler les moindres mesurages.

Tant que les politiques et les intellectuels tourneront le dos au travail scientifique sur nos propres ressources en comptant sur les expertises extérieures, le pays sera livré, comme il l’est aujourd’hui, dans les froids calculs des pays intellectuellement plus outillés dont les considérations égoïstes supplanteront les intérêts de nos peuples.

A ce que je sache, il n’existe point de politiques publiques librement élaborées par nos (pseudo)élites sur nos différentes opportunités physiques et culturelles transformables en richesses réelles. Pire encore, il n’existe aucune politique publique financée sur fonds propres en matière de recherches scientifiques, ne fût-ce que pour identifier nos ressources. L’Etat congolais se contente de s’en référer de manière irresponsable aux marabouts et marchands de développement, pour reprendre les mots de mon Maître KANKUENDA Mbaya. Ces savants douteux sont souvent porteurs d’expertises extérieures peu sincères, incompétentes et peu éthiques, se penchant sur les intérêts de leurs pays respectifs qui financent leurs recherches en fonction de ce qu’ils peuvent en tirer, sans égard pour les intérêts du pays, encore moins des peuples autochtones ou riverains des sites d’extraction, souvent livrés aux dégâts environnementaux nuisibles à leur santé et à leur survie. Face à des interlocuteurs s’ignorant et ignorants de leurs atouts, les experts-marabouts et marchands de développement usent des ruses intelligentes pour leur soutirer, souvent même malhonnêtement, de somptueux avantages.

Il est donc stratégique pour un peuple de se connaître soi-même, de générer des savoirs sur soi-même et son environnement et donc de se doter des institutions appropriées en vue de se vendre utilement tant au plan financier que politique.

Sur la recherche scientifique

S’agissant de la recherche scientifique, il faut souligner que l’homme, qui est l’être animé le plus faible de la nature, est cependant doté d’une arme, le cerveau, qui lui permet, s’il est bien utilisé, de dominer le monde et de se doter des cadres sociaux et matériels construits pour un mieux-être. L’homme, être essentiellement pensant, doit donc chercher à connaître, à savoir toujours plus pour agir avec toujours plus d’efficacité, en vue d’améliorer son agir social dans le but de rendre la vie moins pénible sur une terre qui lui est naturellement hostile.

C’est là où réside la source du besoin de recherche par l’homme des connaissances susceptibles de le rendre plus maître de son destin dans un monde voulu cruel par le créateur lui-même. L’activité cérébrale est donc au centre de l’humanité. En d’autres termes, sans cerveau, l’homme n’est pas homme.  L’humain se distingue du bestial, l’humanité de la bestialité, l’intelligence de l’instinct... par l’usage raisonné du cerveau humain qui peut générer d’immenses possibilités de conditions artificielles conçues par l’homme pour une vie moins pénible.

Il importe donc, pour citer F. Mabasa, de faire le bon choix de « cultiver l’esprit caractéristique des sociétés recréées par les sciences et les technologies, un esprit où le rationalisme ouvert fonctionne comme principe de vie, comme une loi de la société, comme une règle de gouvernement».[1] C. Mwabila[2], quant à lui, recommande aux intellectuels (je préfère universitaire) africains de quitter la déraison pour embrasser la raison dans tous les domaines de l’action sociale. Il relève la prépondérance de l’irrationalité dans la sphère politique qui ne tolère pas de regard critique sur ses pratiques. Il dénonce dès lors « les causes liées à notre propre déraison (mauvais choix politique et économique, maîtrise insuffisante de la science, primauté des sentiments sur la raison...). Il propose ainsi « la logique scientifique comme guide incontournable de la pensée et des orientations sociales » et invite « à un débat sur la société, débat largement fondé sur les acquits de la science ».

En cette matière, si les mêmes connaissances scientifiques sont difficilement partagées, les savoirs technologiques, quant à eux, sont parés de brevets divers que chaque nation conserve pour de multiples usages stratégiques internes et externes. Les USA avaient caché à la France et à la Belgique les technologies secrètes sur l’uranium, ce qui détermina le Président De Gaulle à quitter l’OTAN pour y revenir avec une armée française forte ainsi qu’une industrie militaire solide dotée des technologies appropriées.

Il faut également relever la responsabilité de l’Etat pour garantir l’indépendance intellectuelle sur nous et nos ressources propres, pilier de la souveraineté à exercer sur nos propres ressources. Ces deux éléments doivent beaucoup à la responsabilité politique et intellectuelle des élites. C’est le lieu de stigmatiser la légèreté et le laxisme avec lequel nous traitons la question éducative au pays. On ne se rend toujours pas compte que le système éducatif hérité de la colonisation bloque les intelligences locales, sa philosophie de base prônant des limitations graves pour l’accès du colonisé aux savoirs libérateurs et se relaxant de la production des cerveaux inutiles.[1]  

Sur l’eau

Eza kaka mayi, eloko pamba ! (C’est seulement de l’eau, sans valeur). Voilà l’entendement populaire sur l’eau en RDC.

En 1994, alors DIRCABA au Ministère de la Coopération internationale, je fus chargé d’accompagner une équipe d’agriculteurs sud-africains sur le Plateau des Batékés. Ces hôtes ne faisaient qu’admirer les cours d’eau, les pluies, le Fleuve Congo avec des regrets à peine voilés et se chuchotaient des paroles que je soupçonnais moqueurs à l’encontre des Congolais, jusqu’à ce que le traducteur me le confirme. En effet, ces producteurs sud-africains ne comprenaient rien de nos plaintes en matière de production agricole, eux qui produisent énormément de denrées dans des conditions beaucoup plus dures, notamment sur des sites désertiques où l’eau est rare ! Je l’ai compris lors d’un séjour en Namibie où j’ai vu des rivières asséchées, où toutes les eaux (y compris celles des fosses septiques) sont récupérées pour être recyclées en vue de la consommation humaine. Cependant, l’eau y coulait à flot des robinets, alors qu’ici, la REGIDESO couvre son incompétence par des plaintes incessantes, sans se rendre compte que son incompétence est à la base de la pollution par ls bouteilles en plastique !

Le recours massif à des nappes phréatiques dans les sous-sols désertiques du Kalahari font donc peser sur nous des menaces certaines de guerres. Plus tard, j’apprendrai, comme tout le monde, que le Président tchadien aurait déclaré que pour alimenter le Lac Tchad en assèchement avancé et inquiétant, il viendrait tirer l’eau de la RDC, de gré ou de force. Les Occidentaux avaient fait échouer le projet libyen des fleuves artificiels qui devaient s’alimenter en eau du Bassin du Congo. 

Face à des réactions épidermiques des Congolais qui hurlaient de partout sans connaissances pertinentes sur la ressource EAU, je pris des informations auprès du Professeur Kasongo Numbi, géologue-hydrologiste. Celui-ci me dira que les Congolais réagissent par ignorance de ce que leur trop d’eau peut rapporter au pays, ou la guerre, ou l’argent ! Cette eau dont l’abondance et le non-traitement nous causent tant d’énormes dégâts (ravages en cas d’inondation, maladies hydriques causées par les eaux stagnantes transformées en sites de multiplications microbiennes...), cette eau surabondante peut donc être vendue en international si on détermine où, combien, comment et quand la tirer pour la pomper onéreusement vers les zones désertiques en carence d’eau.

Recherche sur l’eau

Il faut donc déplorer l’absence totale des recherches pertinentes sur cette denrée qui semble nous embêter.

J’ai suivi avec attention le discours de la REGIDESO qui insiste sur les coûts onéreux des investissements de captage, de traitement, de pompage et de distribution d’eau potable ! Je pensais qu’il devrait d’abord reconnaître la responsabilité d’un monopole mal assumé par cette institution étatique dont la mission est de fournir l’eau en qualité et quantité suffisante à la population au moins urbaine, ce que faisait allègrement le géant TSHONGO, moins instruit (diplômé) que tous ses successeurs bradés de diplômes et incompétents !

Cependant, je parie qu’il n’existe aucune cellule de Recherche et Développement chargée de scruter les possibles pour pourvoir aux besoins de la population en eau potable au moindre coût, sans devoir nécessairement passer par des technologies, machines, matériels, produits chimiques, formules de certification et autres modes de gestion... trop onéreux qui plombent cette entreprise dans l’incompétence qui pourrait la mener à la faillite ! On établira un jour une corrélation directe entre l’incompétence d’une REGIDESO ancrée sur un paradigme dépensier et la flambée des bouteilles en plastique qui jonchent nos rues, bouchent nos voiries, polluent nos rivières, génèrent des flaques d’eau, sites idéaux pour la prolifération des moustiques qui tuent nos populations et amochissent nos villes.

D. MULENDA a parlé de la Recherche scientifique. Y pense-t-on vraiment ? Que savons-nous de nos eaux qui puisse relever des résultats de nos recherches propres, si ce ne sont des bribes d’éléments que nous fournissent les laboratoires étrangers outillés pour connaître nos propres ressources plus que nous-mêmes ? A quand donc les premières machines et autres instruments de mesures proprement congolais ? Même le microscope, invention datant de la fin du 19ème siècle, nous l’importons !

Il importe donc que, pour l’eau, il soit défini des thèmes des recherches ciblées se rapportant à tous les domaines utilisateurs d’eau, de la santé humaine aux transports, en passant par l’alimentation, l’hygiène, l’industrie, l’agriculture, l’aisance, le transfert des eaux vers les milieux désertiques...

Quand on se pose ces questions, on nous brandit toujours les performances du secteur privé dans l’intention de dépouiller l’Etat de ses prérogatives devenues régaliennes. Ceci nous amène à parler de la responsabilité de l’Etat.

Incontournable ETAT

Retenons d’abord ce que les Asiatiques ont compris pour se libérer des théories économiques dominantes et construire des modèles économiques de développement qui leur sont propres et qui portent des fruits.

Les pays asiatiques, lors de leur industrialisation tardive, n’ont pas compté sur les riches capitalistes qui n’étaient alors qu’occidentaux. Ils ont ainsi conçu un CAPITALISME D’ETAT consistant, pour l’Etat à subventionner les initiatives entrepreneuriales industrielles des génies locaux et de pratiquer des politiques protectionnistes pour améliorer la qualité et augmenter les quantités de production, en visant la clientèle interne d’abord, externe ensuite. Les Etats asiatiques ont beaucoup misé sur la recherche et le développement qu’ils ont subventionnés sans compter pour atteindre leurs niveaux actuels de compétitivité.

L’Occident lui-même n’a fait que cela, malgré les fausses théories contre le protectionnisme. Les grandes universités américaines privées ne sont performantes que grâce aux massives subventions étatiques. Il en est de même de toutes les multinationales occidentales qui ne peuvent survivre à la concurrence sans apports massifs de leurs Etats respectifs.

Il est étonnant de voir nos Etats africains en général et, singulièrement, la RD Congo, se déresponsabiliser face à la question centrale de financement de la recherche scientifique pour le développement des nations africaines. Il est dommage que même pour des recherches doctorales, on mise sur les bourses étrangères aux conditionnalités souvent frustrantes et déroutantes eu égard aux préoccupations propres aux Africains et à l’Afrique.

Pour conclure

Je suis toujours émerveillé de voir le Collègue Raph Tshimanga et son équipe multidisciplinaire dont, pour ma Faculté, le Collègue Michel BISA et la CT Nadia KAPINGA, sillonner les eaux, forêts et marécages équatoriaux qui me rappellent mes séjours d’enfance au village.

Mais je suis frustré et honteux de savoir que ces caravanes sont financées par des fonds extérieurs alors qu’elles devraient être soutenues par les fonds publics congolais qui ne manquent pas à l’Etat !

Haro donc sur l’Etat-bébé congolais qui se contente de le demeurer dans de honteuses dépendances vis-à-vis des expertises et fonds étrangers ! Le temps est venu pour instituer un Etat congolais responsable, dont le devoir est de se constituer en force pour mieux sécuriser ses citoyens et leurs ressources !

Cette responsabilité s’assume à travers les activités de recherche scientifique citoyenne sur les différents secteurs de la vie physique, sociale et culturelle, car elles renforcent les capacités étatiques de faire profiter le pays de ses ressources au profit de ses filles et fils. 

Enfin, j’en appelle à la rédaction d’un VADE-MECUM de la recherche scientifique citoyenne en RDC, devant fixer les priorités des thématiques à exploiter dans divers domaines ayant trait à l’émergence de la Nation congolaise.

Je profite de cette occasion pour reproduire un texte écrit en 1983 (soit plus de 4 décennies déjà) à l’occasion de ma thèse de doctorat, dont la teneur reste, malheureusement, encore et toujours d’actualité.

Le blocage de la recherche scientifique au Zaïre*

« Le premier signe de l’ignorance est de présumer que l’on sait »

Le professeur ILUNGA KABONGO a fait une amère constatation : « Depuis 20 ans que nous sommes indépendants, je n’ai pas encore entendu parler d’une seule invention scientifique pratique significative touchant l’un quelconque des secteurs vitaux (Sic) de la vie nationale : agriculture, alimentation, génie civil, santé, éducation ou transport. Ainsi, par exemple, malgré la richesse de notre sol et sous-sol ou de nos forêts, une certaine vitalité de la médecine dite traditionnelle et un nombre croissant des docteurs en médecine et en pharmacie, pas un seul médicament proprement indigène contre l’une quelconque des grandes endémies (Sic) qui affligent la population n’a été ni inventé, ni mis sur le marché sur une échelle significative. Pourquoi ? Enfin, lorsqu’on se tourne vers les réalisations faites depuis 20 ans, il serait difficile d’indiquer dans le domaine de l’art et du génie par exemple un ouvrage important que l’on puisse considérer comme proprement zaïrois : routes, aéroports, grands édifices publics, barrages électriques, etc. et dans le domaine des sciences de l’homme, il n’est pratiquement pas de réformes à part juridique, et pour cause qui portent en soubassement l’empreinte d’une recherche scientifique sérieuse : regardez l’économie, l’organisation politico-administrative, les  finances et le commerce, la structure agraire et foncière, l’enseignement, etc ».[3] de la part des autorités du pays, chaque fois que l’occasion se présentait, on n’a pas manqué de rappeler aux professeurs et chercheurs zaïrois leur manque de productivité scientifique.

Mais dans toutes ces réflexions sur la crise de la recherche au Zaïre, on ne parle que des obstacles administratifs et financiers, du volume des publications et des activités scientifiques... Ainsi par exemple, le professeur ILUNGA KABONGO regrette le bon vieux temps où l’IRSAC, l’IRES d’hier, le CEP et CEPSI de l’UMHK dépassaient de loin respectivement le défunt l’IRS d’aujourd’hui, le CIEDOP et le CEPSE. Les chercheurs au Zaïre ont toujours justifié leur léthargie par le manque de fonds nécessaires, alors qu’à certaines occasions, d’importants montants versés n’ont rien changé.

Sans pour autant ignorer l’importance de ces éléments explicatifs, nous essayons dans cette note, d’orienter note réflexion sur un problème de fond qui, d’ailleurs, peut aider à répondre aux questions habituellement posées. Nous discutons ici de l’utilité praxisante des recherches que nous effectuons, qu’elles soient abondantes ou pas. Nous répondons ici à deux questions fondamentales : Pourquoi y-a-il crise de la recherche au Zaïre ? A quoi servent nos écrits ?

1.   Les raisons de la crise sont sociales, scientifiques et épistémologiques

Nous minimisons, sans les ignorer, les raisons plaintives fréquentes à ce sujet, relatives au manque de moyens ou à l’absence de volonté ou encore à l’absence des têtes valables, raisons qui assurent aux chercheurs une bonne mais fausse conscience.                               

On sait que, pour rédiger un mémoire de fin d'études ou une thèse doctorale, les chercheurs zaïrois surmontent les crises matérielles, que certains grands penseurs classiques ont produit leurs œuvres dans des situations peu commodes : en prison, en exil, dans la misère, en guerre... Aussi peut-on se demander pourquoi, dans les circonstances où l'argent n'a pas fait défaut, comme l'ex-ONRD devenu 1RS, rien n'a été produit ? En matière de formation, on dénombre depuis un certain temps des autochtones diplômés des universités étrangères renommées et d'anciennes universités nationales où, à en croire certains, l'enseignement était de qualité supérieure. On doit donc chercher ailleurs les raisons de cette impasse.

Nous proposons de le faire en répondant à la série de questions suivantes : Qui est demandeur de la recherche ? Quels intérêts cherche-t-on à servir ? Quels sont les thèmes de recherche favoris ? Qui sont préposés à la recherche ? Quelles sont leurs limites ?

 

a)   Qui demande ?

Dans toute activité de recherche, on ne peut opérer sans être guidé par une demande ouverte ou tacite. En effet, même dans le cas des recherches menées à titre purement individuel ou promotionnel (comme c'est le cas pour la plupart de celles effectuées au Zaïre), les choix des sujets de recherches sont toujours effectués en fonction d'éventuelles utilisations des résultats par des instances compétentes. C'est pour cela que l'on parle de plus en plus de la non-neutralité de la science ; car toute recherche, si fondamentale soit-elle (la science pour la science), s'effectue toujours en vue de quelque application concrète susceptible de résoudre quelque problème humain. La recherche est donc toujours au service d'un intérêt quelconque, d'une certaine idéologie, aussi bien dans le domaine des sciences humaines que dans celui des sciences exactes sur lesquelles le pouvoir compte beaucoup pour renforcer sa position et sa domination. C'est, par exemple, le cas de la militarisation de la recherche en Occident.

Les recherches en tout domaine constituent donc des réponses à des questions vitales que se posent les sociétés humaines. Mais il est un fait dont on ne se rend souvent pas compte. C'est que dans toute communauté humaine, ce n'est pas tout le monde qui décide : la pensée commune n'est pas l'émanation de l'ensemble de la communauté, mais le produit d'une poignée d'hommes qui, du fait de leur position dominante, pensent et agissent au nom du reste de la population.

Même dans les régimes de la démocratie occidentale, certains penseurs dénoncent la dictature des élus. De ce fait, quelles que soient leur bonne volonté et bonne foi, tous les dirigeants de tous les temps ne se sont pas totalement libérés de leurs propres aspirations et intérêts dans leurs actions et pensées. Par des mécanismes divers (école, église, propagande, publicité, contrainte, rites, tabous...), les groupes dirigeants parviennent à faire intérioriser leurs idéologies dans leurs sociétés de telle sorte que la logique et la rationalité prévalant dans chaque société sont celles de leurs dirigeants. Et cela est normal, car il en sera toujours ainsi, tant qu'il y aura une quelconque autorité sur la société.

En ce qui nous concerne, il est utile de rappeler que l'Afrique, au moment du contact décisif avec l'Occident, était en position de faiblesse face à ce dernier qui était déjà en pleine révolution industrielle. « L'on comprend donc pourquoi l'Occident a pu ainsi pénétrer jusque dans la moelle épinière de l'Afrique. Et si souvent cette pénétration contient des éléments positifs certains, elle reste souvent, dans certains aspects, inhibitrice pour l'évolution de l'Afrique, surtout dans le domaine de la tradition scientifique. »[4] En effet, lorsque nous prenons des initiatives sur le plan scientifique, nous oublions souvent que du fait de notre conditionnement, par nos formations, nous ne faisons que répondre à des questions que le système pose pour son maintien.

Ainsi donc, une analyse sur les causes de la demande, le statut et la position sociale de celui-ou de ceux qui l'expriment, le statut| de ceux qui mènent la recherche et le langage qu'ils utilisent sont autant d'éléments à examiner avec précaution.

Si l'on s'interroge sur cette demande, on s'aperçoit que les demandeurs effectifs ou potentiels des recherches appartiennent à la classe dirigeante. Et que ces demandes sont fonctions des objectifs et intérêts qu'ils estiment être au service de la société tout entière. Les réponses que nous donnons à ces questions permettent de consolider le système. On peut bien le remarquer en examinant les différents thèmes de recherche, par exemple dans le domaine des sciences humaines que nous connaissons le mieux. Tout est conçu ou presque en fonction d'un développement à l'occidentale. Nous nous fions "aux priorités scientifiques de nos sciences positives respectives". Les bailleurs de fonds de recherches ne nous imposent pas seulement les théories et les méthodes, mais aussi les problèmes à étudier. Ainsi par exemple, on aura les thèmes suivantes qui reviennent en sciences sociales et sont traités dans de perspectives bassement empiriques[5] : Industrialisation, urbanisation et développement ; agriculture et développement ; éducation et développement ; projet de développement communautaire (intégration des ruraux au développement); opinions, attitudes et aspirations des ouvriers, ruraux, étudiants (...) ; Syndicat, emploi et développement ; financement extérieur, banques et développement ; management et développement ; changement des mentalités et développement ; application des tests d'intelligence aux enfants zaïrois ; structure et organisation de l'ethnie X, ethnicité; rites d'initiation, les mariages traditionnels chez les Y ; droit zaïrois moderne et développement ; santé et développement, etc.

Sans minimiser l'importance de ces phénomènes, on peut cependant faire remarquer que le développement dont il s'agit ici devrait être appelé croissance économique qui est autre chose que le développement. D'ailleurs le type d'investissement pour la croissance « ne nécessite aucune recherche pour le développement ; il est d'ailleurs la négation même du développement, pas plus que du temps colonial les investisseurs ne s'encombraient de chercheurs et de planificateurs » (4).

Dans ces conditions, la demande, virtuelle ou pas, étant étrangère, les modèles de développement recherché étant étrangers quel que soit le bloc d'inspiration (Ouest ou Est), nous menons nos recherches en vue d'une consommation étrangère ; il s'agit « plus ou moins de vendre sa marchandise et étant donné les espoirs qu'on veut faire naître, on risque de tomber dans le prétentieux, on "dore la pilule", on enveloppe le projet dans une forme arbitraire bien avant terme ; c'est souvent le moyen de faire une affaire, destinée à drainer de l'argent pour des fins qui peuvent être avouables, mais dont la recherche proposée n'est que prétexte ».[6]

Nous sommes alors réduits au niveau d'une lumpen-intelligentsia dépendant scientifiquement de l'intelligentsia métropolitaine créatrice des théories que nous devons appliquer si nous voulons être pris au sérieux. Il est dès lors normal que nos travaux ne relèvent que des sous-recherches en vue de fournir des matières brutes à l'intelligentsia métropolitaine qui est chargée de les théoriser. Comme l'écrit B. VERHAEGEN, « la règle du jeu veut qu'un chercheur zaïrois ou un centre de recherches réellement zaïrois n'est reconnu et utilisé que comme auxiliaire ou sous-traitant d'un organisme étranger ou international ».

On comprend alors pourquoi sont méconnus les institutions de recherche et les chercheurs nationaux au profit des experts et bureaux d'études des pays centraux ; pourquoi le chercheur étranger est plus rémunéré que son homologue zaïrois au Zaïre et pourquoi, quand les centre de recherches universitaires recevaient 50 à 200 zaïres par mois pour leur fonctionnement, un bureau d'études étranger, la SICAI, en percevait 120.000 de l'Etat. On verra ainsi des experts étrangers chargés de quelques missions, se limiter à recueillir auprès des chercheurs zaïrois des informations (sans les vérifier ni les approfondir) pour rédiger leurs rapports à proposer à l'Etat. Ainsi, « les informations et les analyses que nous avons produits-souvent sans qu'il en coûte un Zaïre - sont vendues à l'Etat à des prix exorbitants par les experts étrangers ».[7] 

Cette forme de dépendance scientifique est encore plus radicale en ce qui concerne les sciences exactes. En effet étant donné que les recherches en ce domaine nécessitent des matériels trop sophistiqués, elles sont presque inexistantes ici chez nous. C'est ici que nos spécialistes sont de véritables répétiteurs des théories et découvertes élaborées dans les centres dominants. "Au nom de la scientificité, ils resteront dans les sillons, dans les voies tracées, dans le connu et reconnu, incapables d'invention et de créativité.[8] 

Dans le domaine médical, par exemple, les travaux qui s'effectuent dans un cadre purement promotionnel ne sont point orientées vers l'exploration des champs inconnus. Il s'agit pour chaque chercheur de faire état de ces expériences dans le traitement de tel cas selon tel ou tel procédé, par tel ou tel produit pharmaceutique d'origine étrangère. Le travail se réduit souvent à des analyses statistiques et tout se déroule dans cet univers clos où aucun élément étranger n'a accès. Dans le domaine de la recherche industrielle appliquée, il faut signaler qu'aucune des entreprises installées au pays ne dispose d'une unité de recherche et développement. Etant donné que ces entreprises sont généralement des filiales des multinationales dans les pays dominants, toute modification éventuelle ne peut être que la résultante des recherches effectuées à l'étranger.

A ce sujet, un expert de l'UNESCO disait tout bonnement ceci : « Au cours des dix prochaines décennies, il faut s'attendre que ce soient les sciences sociales - et non point les sciences exactes et naturelles qui contribuent le plus efficacement à accroître le potentiel scientifique général des pays en voie de développement. Ces pays pourront laisser pour le moment aux nations plus avancées le soin de faire progresser les sciences physiques et biologiques du moment que les résultats d'ordre technologiques peuvent "s'acheter" dans une certaine mesure ». Même pour les sciences humaines, l'expert pense qu'il appartient aux pays dits avancés « d'aider les pays en voie de développement à acquérir les aptitudes dont ils ont besoin en matière de science sociale et d'exécution des plans. » Nous devons donc importer, selon notre expert, technologies et méthodes de recherches.

Cette dépendance scientifique est facilitée par la monopolisation de la profession de chercheur par une catégorie de personnes préparées à œuvrer dans ce cadre. Ce qui nous amène à parler du statut scientifique et intellectuel des chercheurs.

 

b)   Qui cherche ? ou "Mandarinisation" de la recherche

Une question sur le statut académique des chercheurs est utile quand l'on veut saisir les raisons des orientations extraverties des recherches scientifiques actuellement menées au Zaïre par des Zaïrois. Nous avons parlé de l'idéologie de la demande qui est aussi celle de ceux qui financent directement ou indirectement les projets et centres de recherches. Il s'agit, pour ceux qui sont en position de supériorité, de promouvoir des recherches qui débouchent sur des connaissances susceptibles de renforcer leur influence. On ne peut donc laisser au hasard une activité aussi importante, tant il est vrai qu'aujourd'hui la force revient au "plus savant". Il est donc nécessaire, pour les bailleurs de fonds, non seulement d'imposer les problèmes à étudier, mais aussi les théories et méthodes de recherches.

En matière de recherche, il existe deux types de démarche : l'une consiste à reproduire les connaissances existantes en matière du changement social et l'autre à l'élaboration collective d'un nouveau savoir. La première démarche est celle diffusée par l'institution universitaire, calquée sur le modèle de la pédagogie dite universitaire. Cette démarche traditionnelle va orienter sa réponse du côté d'une accumulation de connaissances abstraitement compilées sur les phénomènes étudiés, leur histoire, leurs inspirateurs, leurs théoriciens. Coupé de l'expérience et du vocabulaire familier des "auditeurs", ce discours reste lettre morte, même s'il satisfait, comme c'est souvent le cas, le désir de ceux qui cherchent des justifications à des situations dont ils profitent.

Il est donc de l'intérêt même du pouvoir demandeur de recherche de ne se confier qu'aux experts préparés à opérer dans le sens souhaité. Ces experts sont les universitaires qu'en principe, on prépare au dogme de l'universalité, à l'acceptation aveugle du connu européen et de l'ancestralité blanche ainsi qu'à l'intériorisation de la rationalité européocentrique. Comme, plus on s'élève dans la hiérarchie du savoir à l'université (selon les graduations des diplômés), plus on est préposés aux choses vagues (c'est-à-dire à l'admiration aveugle voire fanatique du savoir acquis), la hiérarchie dans l'organisation de la recherche sera purement mandarinale. Plus grand sera son titre académique, plus on attendra du chercheur ; et quelle que soit sa compétence, le moins scolarisé restera toujours sous les ordres du plus diplômé. Or cette mandarinisation de la recherche nuit sensiblement à l'activité scientifique. Ainsi, au nom de la prétendue universalité de la science et de l'identité de la nature humaine, nous nous cantonnons dans la réceptivité et la répétition, dans l'assimilation pure et simple en restant dans les canons tracés. Seuls les paradigmes occidentaux, sous le signe de modernité (terme fétiche mais aussi vague que vide) servent de cadre de référence.

Or dans ces conditions, on ne peut rien attendre de neuf de notre part. En effet, les connaissances nouvelles naissent toujours à partir d'une certaine contestation de ce qui est connu et accepté officiellement. La contestation, disait SARTRE, puisqu'il faut que ce soit un d'eux qui nous le disent, est une démarche nécessaire à la pensée scientifique. Les Galilée, Copernic, Newton, Descartes, Marx, Freud, Pasteur, Einstein, Teilhard de Chardin... sont tous des contestataires et certains d'entre eux n'ont pas eu facile à faire accréditer leurs découvertes. Un cas qui nous concerne directement est celui de Cheik Anta DIOP dont les travaux sur l'antériorité des civilisations nègres de l'Egypte pharaonique lui ont coûté toutes sortes d'injures. Il a fallu plusieurs années pour reconnaître la validité de ses thèses révolutionnaires qui, d'ailleurs, sont encore absentes dans nos manuels scolaires et syllabus académiques.

Chez nous, par contre, c'est surtout au niveau des institutions de recherche que la servilité vis-à-vis des maîtres penseurs occidentaux ou occidentalisés est d'évidence. Comme l'écrivait P. Van Den Berghe, « beaucoup d'Africains remplissant des fonctions académiques, au lieu de se demander comment ils pourraient le mieux adapter leur bagage intellectuel étranger aux besoins de leur pays, sont avant tout visiblement préoccupés à "maintenir le niveau modèle" de leur alma mater. Leur statut en tant qu'hommes de science semble presque uniquement dépendre de leur capacité à prouver qu'ils peuvent écrire avec autant de pédantisme que leurs collègues européens dans des revues ésotériques, et qu'ils peuvent former des étudiants qui réussissent aussi bien que les Européens à faire des examens hautement ritualisés qui se rapportent d'ailleurs si peu aux conditions européennes, et encore moins aux conditions africaines ».[9]  L'université n'est-elle pas reconnue comme une des institutions les plus conservatrices ?

Ainsi donc, par la grâce de l'université, l'oligarchie dominante a réussi à monopoliser les activités des recherches, étouffant par là même l'esprit créateur des populations subjuguées. Ainsi sont oubliées certaines ingéniosités, seulement parce que leurs auteurs n'ont pas de lettres de créance, entendez diplômes universitaires.

Tout autodidacte devient gênant, a priori jugé incompétent. Or, « le mot recherche ne doit pas (...) intimider ; toute personne intéressée par un sujet peut l'approfondir et il n'est pas besoin, pour cela, d'avoir une licence et un doctorat »[10] dont nous venons devoir le pouvoir déviationniste et limitatif. D'ailleurs, l'histoire nous offre des exemples de ces bricoleurs insuffisamment scolarisés qui ont produit des œuvres qui forcent bien notre admiration.

Ainsi donc, par la grâce de l’université, l’idéologie dominante a réussi à monopoliser les activités de recherches, étouffant par là même l’esprit créateur des populations subjuguées. Ainsi sont oubliées certaines ingéniosités seulement parce que leur auteurs n’ont pas de lettres de créances, entendez diplômes universitaires. Tout autodidacte devient gênant, à priori jugé incompétent. Or, comme nous le dit Susan GEORGE, «  le mot ‘’recherche’’ ne doit pas (…) intimider ; toute personne intéressée par un sujet peut l’approfondir et il n’est pas besoin pour cela d’avoir une licence et un doctorat » ([2]) dont nous venons de voir le pouvoir déviationniste et limitatif. D’ailleurs, l’histoire nous offre des exemples de ces bricoleurs insuffisamment scolarisés qui ont produit des œuvres qui forcent bien notre admiration.

L’origine même de la révolution industrielle n’est pas académique, ainsi que le montrent ces propos d’E. ASHBY : « the industrial revolution was accomplished by heads and clevers fingers. Men like Bramah and Maudalay, Arkwiright and Crompton, the Darkbys of coalbrookdale and Neilson of Glasgow, had no systematic education in science and technology. Britain’s industrial strngth lay in its amateurs and self-made men : the craftsman-inventor, the mill-owner, the iron-master… In this rise of british industry the british universities played no part ; indead formal education of any sort was a negligeable factor in its sucess. The schools attended scarcely chaged since the school days of John Milton two centries earliers. Ear the workin classes there was no systematic achooling. Illitoracy was widespread : even as late as 1841, a third of the men and nearly half the women who were married in England and Wales signed the register with a mark » ([3]).

Le rappel de quelques exemples historiques ne signifie nullement qu'on nie la valeur de l'université ; mais nous voulons bien insister sur le fait qu'il n'est pas indispensable de passer par l'université pour faire des recherches. Les Frères WRIGHT, inventeurs de l'aviation n'étaient que de vils bricoleurs fabricants de bicyclettes. MAO, un des plus grands hommes politiques de tous les temps et une grande figure scientifique, n'était qu'un simple instituteur. C'est encore lui qui nous mettait en garde contre l'académisme en parlant du culte du livre. Ainsi, disait-il, « la méthode qui consiste à étudier exclusivement dans les livres est on ne peut plus dangereuse. Nous avons besoin des livres, mais nous devons absolument nous débarrasser du culte que nous vouons au mépris de la réalité. »[11] 

En ce qui concerne l'Afrique, NGUVULU, signale que dans certains pays d'Afrique Noire à vocation industrielle, des jeunes gens en majorité non universitaires ou même des bricoleurs ont mis au point des recettes inédites « allant de la calculatrice mécanique à l'équipement de laboratoire le plus complexe, en passant par l'énergie solaire, le moteur pression, les appareils de télécommunications, etc. »[12].

Au Zaïre, il est dommage que seul soit connu l'inventeur d'un nouveau type de drogue ! Alors qu'il existe des inventions réellement libératrices, comme celle de Maman KAPINGA qui a mis au point un procédé de détection de microbes pathogènes par la salive et le miroir sans être ni médecin, ni pharmacien, ni physicien ni chimiste... attitré. Des bricoleurs de fortune ont mis au point des moteurs à eau, des systèmes de télécommunications, des calculatrices, des robots, des couveuses, des pompes, des procédés hydro-électriques, des médicaments... qui peuvent nous libérer de la dictature scientifique étrangère.

 

Il semble que le fait d'écarter purement et simplement les non universitaires du circuit institutionnel de recherche qui bénéficie de tous les crédits officiels ou de les réduire au rôle de simples informateurs relève d'un acte arbitraire visant à faire oublier certaines ingéniosités locales et à renforcer le contrôle métropolitain sur tes recherches. L'histoire nous enseigne, d'ailleurs, que quand une société a besoin de techniques, elle en produit mieux que ne le feraient plusieurs universités. En fait, le premier professeur d'Université du Monde, était-il universitaire ? Quel était son grade académique ?

Voyons à présent ce à quoi nous sommes utiles, nous diplômés d'université.

 

2. A quoi servent nos écrits ?

Nous partons ici d'une autocritique de notre propre pratique scientifique. En 1975, l'occasion nous a été donnée de travailler, dans le cadre de notre mémoire de fin d'études, sur la situation de nos frères d'ethnie (Bambole) qui, en milieu urbain, étaient l'objet des préjugés les plus défavorables. Ce problème nous préoccupait depuis longtemps ; car ainsi que nous l'écrivions, "notre appartenance à ladite communauté ethnique réveilla en nous l'intérêt que nous ne cessions d'accorder, d'abord en profane frustré, ensuite en sociologue... Notre enquête s'est, du reste, déroulée dans de très bonnes conditions parce que nous avons bénéficié de l'atout d'être originaire de l'ethnie en question", ce qui a fait que " nos enquêtés se sont... livrés à nous en toute confiance, honnêteté et spontanéité". Ils espéraient qu'un de leurs frères qui a eu la chance d'entrer en contact avec d'autres sociétés allait les aider à mettre fin à leur dénuement et à leur misère psychologique. Tel est l'espoir qu'en toute bonne foi, nous avions suscité dans le chef de nos enquêtes.

Mais à la sortie de l'ouvrage, deux obstacles à sa diffusion surgirent. Le premier obstacle tient à ce que les contraintes financières en limitèrent l'impression à 13 exemplaires seulement dont 6 à remettre obligatoirement à la faculté. Les 7 autres, nous ne pouvions les distribuer qu'à nos bienfaiteurs (parents, amis, mécènes...), tout en nous contentant, selon un rituel bien connu, de remercier, à leur insu "tous nos enquêtes qui ont fait preuve de bonne volonté en nous livrant tous les renseignements voulus". Le deuxième obstacle et de loin le plus important, est celui de la langue utilisée. C'est un problème que nous reconnaissions car en optant pour 'usage d'un style et d'un langage simplifiés et accessibles au public, nous ouvrions une parenthèse pour dire : "Nous écrivons malheureusement en français".

Il nous a fallu assurer une plus large diffusion de l'étude pour nous rendre compte de l'ampleur du problème de la langue utilisée. Le condensé du travail fut publié dans un ouvrage collectif. Mais à la sortie du livre les mêmes obstacles resurgirent :

a)    la production du livre étant aussi une affaire commerciale, les prix en étant tel que seule une catégorie des gens pouvait se le procurer;

b)    le livre a été écrit en français et ne pouvait être lu que par les plus scolarisés, malgré l'intention de l'éditeur d'en rendre le langage lisible par le grand public. C'est alors que nous avons compris que le français reste pour la plupart des Zaïrois une langue étrangère que le problème de la langue est fondamental ; car ceux que nous croyions pouvoir "conscientiser" ne nous liront jamais. De plus la plupart de ceux des intellectuels qui ont pu s'acheter (-'ouvrage ne l'ont jamais lu ; car, " craignant de se livrer à quel qu’acte répréhensible (ils) se dépêchent de l'enfermer dans leur bibliothèque sans jamais oser l'ouvrir. Car un livre ne confirme pas seulement une curiosité intellectuelle, c'est aussi un geste physique."[13]

Nous en sommes alors arrivés à nous poser la question de savoir pour qui nous écrivons. Car, tout ce que notre mémoire et notre contribution à l'ouvrage dont question ont eu de positif, c'est de nous avoir, pour le premier, permis d'obtenir un diplôme et un statut universitaire et, pour le second, assuré un vague prestige (une espèce d'autosatisfaction). En outre, l'article concerné et les autres que nous avons écrits et écrirons, ne serviront qu'à nous faire gravir les divers échelons dans le cursus universitaire.

Conclusion sur la recherche

  En guise de conclusion, nous ferons nôtre cette anecdote de ENGELS selon laquelle « quand une société a besoin de technique, cela donne plus d’impulsion à la science que ne le feraient dix universités ». Notre difficulté réside dans ce fait que la science que nous pratiquons n’est pas née de nos besoins fondamentaux réels ; mais cette science nous est tombée de l’école, nous est parachutée par une idéologie étrangère qui nous obscurcît – sous prétexte de nous éclairer – jusqu’à nous faire perdre notre propre identité. Les cas des performances spécialisées de certains pays ne s’expliquent que par leurs nécessités prioritaires respectives.

  Si le Japon est reconnu pour ses capacités de produire en série des objets exportables (articles électroniques, véhicules…) c’est parce que, dépendant presque exclusivement du marché extérieur pour son approvisionnement en matières premières, ce pays doit chercher des moyens pour compenser ses lacunes. Les Britanniques ont inventé le radar pour parer à la menace de l’aviation hitlérienne, de même que la bombe atomique américaine a été mise au point pour dissuader le militarisme japonais menaçant. Les USA et l’URSS excellent en matière d’armement parce qu’ils doivent satisfaire leurs besoins hégémoniques. La Hollande est réputée pour la construction des digues à cause de son altitude basse tandis que la Suisse, face à ses montagnes, a dû exceller dans la construction des tunnels. Les Chinois ont développé l’agriculture et la médecine pour résoudre leurs problèmes d’alimentation et de santé, jugés prioritaires lors de l’accession de MAO au pouvoir. On peut prolonger la liste : l’Italie et les barrages hydroélectriques, l’Inde et l’énergie solaire…

   Mais chez nous, nos priorités sont dressées à partir des besoins étrangers. Or, nous avise le Professeur MUTUZA, « il serait maladroit et dommageable… de développer notre pouvoir scientifique, économique ou culturel, sans maîtriser d’abord ce qui, de notre héritage, est encore vivace et fécond pour servir de base à nos initiatives, à notre créativité et à l’exercice de nos responsabilités et bâtir une civilisation nouvelle » ([4]). Paradoxalement, nous précipitons, de diverses manières, nos idéaux culturels originels dans une mort lente mais sûre, au nom d’un idéal de civilisation dont nous avons, du reste, difficile à saisir le sens profond. Dans ces conditions, il ne peut sortir de notre lumpen-intelligentsia que des lumpen-chercheurs scientifiques pour une lumpen-recherche scientifique. Ce domaine n’a pas non plus échappé au phénomène de compradorisation.

  D’où, les recherches ne seront fructueuses pour le développement du pays que lorsqu’elles seront fondées sur les problèmes vitaux de nos populations. Celles-ci doivent dès lors y être associées à titre non plus de simples pourvoyeuses d’informations, mais à titre de participantes à l’élaboration des connaissances les concernant. Or, l’université actuelle ne nous prépare pas à pratiquer l’humilité dans ce domaine, bien au contraire.

 

 

Notes



[1] Lire à ce sujet notre Éducation en RD Congo, fabrique des cerveaux inutiles ?, L’Harmattan, Paris, 2015.

([2]) cité par E. B. DONGALA, op. cit., 

([3]) Cité par E. B. DONGALA, art. cit,

([4]) MUTUZA KABE ? Mise en question du concept d’Etat et de civilisation, Présence Africaine, n° 108, 1978, pp. 3-18.


[1] F.-B. MABASA Bakabana, L’invention des possibles. La rationalité technoscientifique face au défi du sous-développement en Afrique subsaharienne, Academia-L’Harmattan, Louvain-La-Neuve, 2014, p. 7.

[2] Mwabila M., De la déraison à la raison. Appel aux intellectuels zaïrois pour un nouveau débat sur la société, Nouvelles Editions Sois-prêt, Kinshasa, 1995.

* Publié in Revue de lIRSA, Presses de l’Université de Kisangani, numéro 1, Juin 1986, pp.73-83.

[3] KABONGO, I., « la problématique scientifique en société bloqué : le fond du problème », Zaïre-Afrique, n°145, Mai 1980, pp.175-288.

[4] Boto, M. MAKAMU N. et MANZQMBI, la question d'une "Science africaine", Zaïre-Afrique, n° 85, Mai 1975, pp. 261-271.

[5] Cfr NTUMBA L., L'infécondité de la pratique scientifique au Zaïre, Analyses Sociales. Vol. II n   3, 1985, pp.47 - 57.

[6] B, VERHAEGEN, L'enseignement supérieur au Zaïre. De Lovanium à l'UNAZA., Paris, l'Harmattan, 1978, p. 79.

[7] W. MILLIS, L'imagination sociologique, Paris, Maspero, p. 100.

[8] B. VERHAEGEN, op. cit., p. 178.

[9] Van Den B£ FICHE, "Les langues européennes et les Mandarins Noirs", Présence Africaine, n  68, 1968, pp 3-14.

[10] MAO TSE TOUNG, Ecrits choisis Vol. I., Paris Maspero, 1969, p. 61.

[12] NGUVULU Lubundi, Esprit féminin et transformation sociale en Afrique, document inédit.

[13] ADOTEVI, S., Négritude et négrologues, Paris Seuil, 1972, p. 276.

 
 
 

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